La Chine, nouvelle terre de milliardaires
LE MONDE | 16.01.08 | 14h43 • Mis à jour le 16.01.08 | 14h43
PÉKIN CORRESPONDANT
Après les Etats-Unis, et depuis 2007, c'est désormais la Chine qui compte le plus grand nombre de milliardaires au monde. S'il est facile pour l'empire du Milieu de battre des records démographiques dans tous les domaines au vu de sa population, la nouvelle en dit tout de même long sur l'ahurissante rapidité avec laquelle les riches ont prospéré en Chine ces dernières années.
Les sources divergent cependant quant au nombre des super-riches, même si les chiffres sont éloquents : selon la revue américaine Forbes, le pays comptait 66 milliardaires en 2007 contre 15 en 2006. Un journal cantonais, le Yangcheng Wenbao, s'appuyant sur un système de critères différents, en a pour sa part dénombré respectivement 146 et 85 pour les mêmes périodes...
Les deux plus riches des milliardaires chinois sont deux femmes : l'une, Yang Huiyan, 26 ans, est l'héritière d'une entreprise familiale d'immobilier qui répond au doux nom de Jardin des lauriers verts (Bi Gui Yuan) , société qui pèse une douzaine de milliards d'euros. C'est ce secteur en plein essor qui a "fait" le plus grand nombre de milliardaires chinois : 24 % d'entre eux en sont issus. Sur la deuxième marche du podium se tient une dame de 50 ans, Zhang Yin, qui aurait accumulé une fortune d'une soixantaine de milliards d'euros après une carrière réussie dans la papeterie et l'industrie du carton.
EFFETS DIVERGENTS
Quand on descend les barreaux de l'échelle de la richesse, selon des statistiques officielles récemment publiées par l'agence de presse Chine nouvelle, on s'aperçoit malgré tout que les "ultra-nantis" restent les membres d'un club des plus fermés : sur un 1,3 milliard d'habitants, 18 000 Chinois possèdent une fortune d'une dizaine de millions d'euros et plus et 440 000 ont réussi à réunir une cassette d'un million d'euros. L'agence Chine nouvelle conclut en soutenant qu'il y aurait 3,3 % de Chinois millionnaires... en yuans, c'est-à-dire disposant d'un patrimoine se montant à une centaine de milliers d'euros.
Il n'est pas inutile de mettre ces chiffres en parallèle avec un récent rapport de la Banque mondiale estimant qu'il y aurait encore 300 millions de "très pauvres" en Chine, (avec environ 1 dollar par jour ou moins de revenus) soit trois fois plus que les estimations faites précédemment par le même organisme. L'accélération de la croissance chinoise a des effets divergents : elle a permis à plusieurs centaines de millions de citoyens de la République populaire de s'arracher à la pauvreté mais, comme le soulignait il y a un an la même Banque mondiale, 10 % des Chinois ont vu leur pouvoir d'achat diminuer entre 2001 et 2003 dans un contexte de creusement continu des inégalités sociales.
Bruno Philip
Article paru dans l'édition du 17.01.08.
2008年1月18日金曜日
2008年1月17日木曜日
L'Inde veut renforcer sa relation avec la Chine
L'Inde veut renforcer sa relation avec la Chine
LE MONDE | 16.01.08 | 14h43 • Mis à jour le 16.01.08 | 14h43
PÉKIN CORRESPONDANT
AFP/FREDERIC J. BROWN
Le premier ministre indien Manmohan Singh (g.) et son homologue chinois Wen Jiabao au Palais du peuple à Pékin, le 14 janvier 2008.
La visite du premier ministre indien, Manmohan Singh, en Chine, du dimanche 13 au mardi 15 janvier, a confirmé la volonté des deux "géants" de l'Asie de renforcer leur "partenariat stratégique". Les anciens ennemis s'opposent néanmoins toujours sur un différend frontalier vieux de près d'un demi-siècle.
Au dernier jour de sa visite, mardi, M. Singh a créé la surprise en proposant à la Chine une coopération dans le domaine nucléaire. "La croissance rapide de l'Inde et de la Chine va conduire à une demande de plus en plus grande en énergie. L'Inde recherche une coopération internationale en matière de nucléaire civil, y compris avec la Chine", a-t-il déclaré, mardi, devant l'Académie des sciences sociales.
L'Inde chercherait ainsi à diversifier ses relations en matière nucléaire depuis la signature, en août 2007, d'un accord de coopération avec les Etats-Unis. Le message pourrait être double. Il s'agirait d'une part de rassurer son voisin chinois contre une éventuelle expansion de l'influence américaine dans la région ; d'autre part, le premier ministre indien chercherait à apaiser les inquiétudes du Parti communiste indien, farouchement opposé à l'accord avec Washington, et qui menace de déclencher une crise politique à New Delhi en retirant son soutien à la coalition gouvernementale dirigée par le Parti du Congrès. Cette hostilité des communistes a jusqu'à présent compromis la mise en oeuvre de l'accord indo-américain.
Le premier ministre avait auparavant signé avec son homologue chinois, Wen Jiabao, un accord de coopération globale intitulé "Une vision commune pour le XXIe siècle" qui concerne aussi bien le domaine militaire, le désarmement, le terrorisme, la religion ou le commerce.
Sur le plan économique, les relations entre Pékin et New Delhi sont au beau fixe et les objectifs de la croissance des échanges sont régulièrement atteints, voire dépassés. Le commerce bilatéral a frôlé la quarantaine de milliards de dollars en 2007 et, durant la visite de M. Singh, les responsables chinois et indiens se sont promis d'atteindre les 60 milliards à l'horizon 2010.
L'Inde s'inquiète cependant du creusement de son déficit commercial avec la Chine, qui s'est chiffré à 9 milliards de dollars en 2007. Avant son départ pour Pékin, M. Singh avait estimé, devant des médias chinois, que sa venue en Chine relevait d'une "nécessité impérative".
Pourtant, avant cette visite, la première d'un premier ministre indien en cinq ans, les observateurs avaient été avertis qu'elle ne donnerait lieu à aucune avancée spectaculaire sur le différend frontalier. "A la différence de précédentes visites de dirigeants indiens en Chine, il n'y a pas, cette fois-ci, d'ambition d'atteindre des sommets de réussite", avait estimé Alka Acharya, le responsable du département des études de l'Asie de l'Est à l'université Jawaharlal-Nehru de New Delhi.
La question frontalière est le principal obstacle à une relation plus étroite entre ces deux voisins qui ont besoin l'un de l'autre, mais ne sont pas encore parvenus à un degré de confiance mutuel suffisant, en dépit de signes encourageants comme l'organisation d'exercices militaires entre soldats indiens et chinois dans la province du Yunnan en décembre. L'héritage de la courte mais sanglante guerre de 1962 reste lourd. L'Armée populaire de libération chinoise avait humilié les troupes indiennes en menaçant de poursuivre son avance vers Calcutta.
Depuis, l'Inde estime que la Chine occupe illégalement 38 000 km2 de son territoire dans une zone du nord-ouest, près de l'Etat du Jammu-et-Cachemire, tandis que la Chine revendique l'Etat de l'Arunachal-Pradesh, situé dans le nord-est de l'Inde.
En dépit de multiples discussions bilatérales de haut niveau, les différences d'approche n'ont jamais été surmontées. Comme l'avait indiqué, avant l'arrivée de M. Singh à Pékin, le quotidien China Daily, l'espoir qu'un tel différend puisse être résolu durant cette visite était "irréaliste".
En choisissant d'axer ce séjour sur les questions des échanges économiques, la Chine et l'Inde ont choisi de mettre de côté le problème frontalier pour ne pas porter préjudice à leurs relations commerciales. Comme l'a assuré l'ambassadeur indien en Chine, Nirupama Rao, au China Daily, "notre premier ministre a répété plusieurs fois qu'il y a assez de place pour l'émergence de l'Inde et de la Chine".
Bruno Philip
Article paru dans l'édition du 17.01.08.
LE MONDE | 16.01.08 | 14h43 • Mis à jour le 16.01.08 | 14h43
PÉKIN CORRESPONDANT
AFP/FREDERIC J. BROWNLe premier ministre indien Manmohan Singh (g.) et son homologue chinois Wen Jiabao au Palais du peuple à Pékin, le 14 janvier 2008.
La visite du premier ministre indien, Manmohan Singh, en Chine, du dimanche 13 au mardi 15 janvier, a confirmé la volonté des deux "géants" de l'Asie de renforcer leur "partenariat stratégique". Les anciens ennemis s'opposent néanmoins toujours sur un différend frontalier vieux de près d'un demi-siècle.
Au dernier jour de sa visite, mardi, M. Singh a créé la surprise en proposant à la Chine une coopération dans le domaine nucléaire. "La croissance rapide de l'Inde et de la Chine va conduire à une demande de plus en plus grande en énergie. L'Inde recherche une coopération internationale en matière de nucléaire civil, y compris avec la Chine", a-t-il déclaré, mardi, devant l'Académie des sciences sociales.
L'Inde chercherait ainsi à diversifier ses relations en matière nucléaire depuis la signature, en août 2007, d'un accord de coopération avec les Etats-Unis. Le message pourrait être double. Il s'agirait d'une part de rassurer son voisin chinois contre une éventuelle expansion de l'influence américaine dans la région ; d'autre part, le premier ministre indien chercherait à apaiser les inquiétudes du Parti communiste indien, farouchement opposé à l'accord avec Washington, et qui menace de déclencher une crise politique à New Delhi en retirant son soutien à la coalition gouvernementale dirigée par le Parti du Congrès. Cette hostilité des communistes a jusqu'à présent compromis la mise en oeuvre de l'accord indo-américain.
Le premier ministre avait auparavant signé avec son homologue chinois, Wen Jiabao, un accord de coopération globale intitulé "Une vision commune pour le XXIe siècle" qui concerne aussi bien le domaine militaire, le désarmement, le terrorisme, la religion ou le commerce.
Sur le plan économique, les relations entre Pékin et New Delhi sont au beau fixe et les objectifs de la croissance des échanges sont régulièrement atteints, voire dépassés. Le commerce bilatéral a frôlé la quarantaine de milliards de dollars en 2007 et, durant la visite de M. Singh, les responsables chinois et indiens se sont promis d'atteindre les 60 milliards à l'horizon 2010.
L'Inde s'inquiète cependant du creusement de son déficit commercial avec la Chine, qui s'est chiffré à 9 milliards de dollars en 2007. Avant son départ pour Pékin, M. Singh avait estimé, devant des médias chinois, que sa venue en Chine relevait d'une "nécessité impérative".
Pourtant, avant cette visite, la première d'un premier ministre indien en cinq ans, les observateurs avaient été avertis qu'elle ne donnerait lieu à aucune avancée spectaculaire sur le différend frontalier. "A la différence de précédentes visites de dirigeants indiens en Chine, il n'y a pas, cette fois-ci, d'ambition d'atteindre des sommets de réussite", avait estimé Alka Acharya, le responsable du département des études de l'Asie de l'Est à l'université Jawaharlal-Nehru de New Delhi.
La question frontalière est le principal obstacle à une relation plus étroite entre ces deux voisins qui ont besoin l'un de l'autre, mais ne sont pas encore parvenus à un degré de confiance mutuel suffisant, en dépit de signes encourageants comme l'organisation d'exercices militaires entre soldats indiens et chinois dans la province du Yunnan en décembre. L'héritage de la courte mais sanglante guerre de 1962 reste lourd. L'Armée populaire de libération chinoise avait humilié les troupes indiennes en menaçant de poursuivre son avance vers Calcutta.
Depuis, l'Inde estime que la Chine occupe illégalement 38 000 km2 de son territoire dans une zone du nord-ouest, près de l'Etat du Jammu-et-Cachemire, tandis que la Chine revendique l'Etat de l'Arunachal-Pradesh, situé dans le nord-est de l'Inde.
En dépit de multiples discussions bilatérales de haut niveau, les différences d'approche n'ont jamais été surmontées. Comme l'avait indiqué, avant l'arrivée de M. Singh à Pékin, le quotidien China Daily, l'espoir qu'un tel différend puisse être résolu durant cette visite était "irréaliste".
En choisissant d'axer ce séjour sur les questions des échanges économiques, la Chine et l'Inde ont choisi de mettre de côté le problème frontalier pour ne pas porter préjudice à leurs relations commerciales. Comme l'a assuré l'ambassadeur indien en Chine, Nirupama Rao, au China Daily, "notre premier ministre a répété plusieurs fois qu'il y a assez de place pour l'émergence de l'Inde et de la Chine".
Bruno Philip
Article paru dans l'édition du 17.01.08.
2008年1月15日火曜日
A Shanghaï, les "cols blancs" manifestent contre l'extension d'un train à grande vitesse
A Shanghaï, les "cols blancs" manifestent contre l'extension d'un train à grande vitesse
LE MONDE | 14.01.08 | 14h56 • Mis à jour le 14.01.08 | 14h56
SHANGHAÏ CORRESPONDANT
REUTERS/NIR ELIAS
Une manifestation contre l'extension du train à grande vitesse, le Maglev, à Shanghaï, le 12 janvier 2008.
Agglutinés par petits groupes le long des centres commerciaux de la Nanjing Donglu, la grande rue piétonne au centre de Shanghaï, noire de monde en ce dimanche 13 janvier, ils se déplacent de quelques mètres chaque fois que les policiers leur demandent de circuler. Pas de slogans ni de banderoles : juste une tranquillité obstinée qui s'interrompt seulement quand des policiers fendent la foule pour s'emparer d'un homme. On entend alors des sifflements. Des téléphones portables dépassent des têtes pour capturer l'altercation.
La plupart des "manifestants" habitent l'arrondissement de Minhang, une nouvelle banlieue pour "cols blancs" située dans le sud-ouest de Shanghaï, désignée par la municipalité pour accueillir une extension du Maglev, le train à sustentation électromagnétique reliant déjà l'aéroport international à l'est de la ville et dont la vitesse atteint 400 km/h sur son tronçon le plus rapide. "C'est une nouvelle technologie ; on ne connaît pas les effets sur la santé des radiations. Pourquoi devons-nous servir de cobayes ?" dit une jeune femme. La ligne doit être construite à une vingtaine de mètres des habitations alors qu'en principe, les règles de prudence pour ce Maglev, de technologie allemande - dont la seule application commerciale au monde est celle de Shanghaï -, exigeraient une zone verte tampon d'au moins 150 mètres. La veille, ils avaient été bien plus nombreux, plusieurs centaines, à crier leur mécontentement devant le siège du gouvernement, exhibant quelques pancartes avant que les policiers ne fassent monter une partie des manifestants dans des bus.
"ON N'A PAS CONFIANCE"
Au printemps 2007, le mécontentement des gens de Minhang avait déjà conduit la municipalité à suspendre le projet. Fin décembre, elle a proposé de limiter la vitesse du train en zone habitée et annoncé un nouveau tracé après deux semaines de consultation. "On n'a pas confiance dans leur manière de faire", dit un manifestant. "J'ai un bébé de trois mois ; on s'inquiète des risques du Maglev. Si on vend, on ne pourra pas acheter l'équivalent, et les prix des logements vont baisser à cause du projet de ligne", poursuit cet ingénieur en électronique, originaire de la province du Liaoning et nouvellement propriétaire, comme la plupart des manifestants.
Tous citent en exemple la manifestation de Xiamen (province du Fujian), en juin 2007, lorsque des milliers de gens étaient descendus dans la rue pour protester contre l'implantation d'une raffinerie en bordure de la ville. L'événement, étouffé par les médias mais largement diffusé sur Internet, a marqué les esprits comme l'une des premières manifestations à grande échelle des nouvelles classes moyennes urbaines contre des projets ressentis comme trop ambitieux et dangereux pour leur environnement. "J'ai un ami qui habite Minhang. Je ne suis pas d'accord pour que le gouvernement se comporte comme ça, je suis venu aussi", dit un autre homme.
Brice Pedroletti
Article paru dans l'édition du 15.01.08.
LE MONDE | 14.01.08 | 14h56 • Mis à jour le 14.01.08 | 14h56
SHANGHAÏ CORRESPONDANT
REUTERS/NIR ELIASUne manifestation contre l'extension du train à grande vitesse, le Maglev, à Shanghaï, le 12 janvier 2008.
Agglutinés par petits groupes le long des centres commerciaux de la Nanjing Donglu, la grande rue piétonne au centre de Shanghaï, noire de monde en ce dimanche 13 janvier, ils se déplacent de quelques mètres chaque fois que les policiers leur demandent de circuler. Pas de slogans ni de banderoles : juste une tranquillité obstinée qui s'interrompt seulement quand des policiers fendent la foule pour s'emparer d'un homme. On entend alors des sifflements. Des téléphones portables dépassent des têtes pour capturer l'altercation.
La plupart des "manifestants" habitent l'arrondissement de Minhang, une nouvelle banlieue pour "cols blancs" située dans le sud-ouest de Shanghaï, désignée par la municipalité pour accueillir une extension du Maglev, le train à sustentation électromagnétique reliant déjà l'aéroport international à l'est de la ville et dont la vitesse atteint 400 km/h sur son tronçon le plus rapide. "C'est une nouvelle technologie ; on ne connaît pas les effets sur la santé des radiations. Pourquoi devons-nous servir de cobayes ?" dit une jeune femme. La ligne doit être construite à une vingtaine de mètres des habitations alors qu'en principe, les règles de prudence pour ce Maglev, de technologie allemande - dont la seule application commerciale au monde est celle de Shanghaï -, exigeraient une zone verte tampon d'au moins 150 mètres. La veille, ils avaient été bien plus nombreux, plusieurs centaines, à crier leur mécontentement devant le siège du gouvernement, exhibant quelques pancartes avant que les policiers ne fassent monter une partie des manifestants dans des bus.
"ON N'A PAS CONFIANCE"
Au printemps 2007, le mécontentement des gens de Minhang avait déjà conduit la municipalité à suspendre le projet. Fin décembre, elle a proposé de limiter la vitesse du train en zone habitée et annoncé un nouveau tracé après deux semaines de consultation. "On n'a pas confiance dans leur manière de faire", dit un manifestant. "J'ai un bébé de trois mois ; on s'inquiète des risques du Maglev. Si on vend, on ne pourra pas acheter l'équivalent, et les prix des logements vont baisser à cause du projet de ligne", poursuit cet ingénieur en électronique, originaire de la province du Liaoning et nouvellement propriétaire, comme la plupart des manifestants.
Tous citent en exemple la manifestation de Xiamen (province du Fujian), en juin 2007, lorsque des milliers de gens étaient descendus dans la rue pour protester contre l'implantation d'une raffinerie en bordure de la ville. L'événement, étouffé par les médias mais largement diffusé sur Internet, a marqué les esprits comme l'une des premières manifestations à grande échelle des nouvelles classes moyennes urbaines contre des projets ressentis comme trop ambitieux et dangereux pour leur environnement. "J'ai un ami qui habite Minhang. Je ne suis pas d'accord pour que le gouvernement se comporte comme ça, je suis venu aussi", dit un autre homme.
Brice Pedroletti
Article paru dans l'édition du 15.01.08.
Pékin traque les opposants avant les Jeux olympiques
Pékin traque les opposants avant les Jeux olympiques
LE MONDE | 12.01.08 | 13h53 • Mis à jour le 12.01.08 | 13h53
PÉKIN CORRESPONDANT
Le gouvernement chinois accentue la répression contre les opposants au régime, à quelques mois des Jeux olympiques de Pékin, au mois d'août. Les dirigeants de la République populaire paraissent soucieux d'éviter que les Jeux ne soient l'occasion, pour tous les dissidents chinois, de rappeler au monde entier que les libertés restent bafouées dans ce pays.
L'arrestation, le 27 décembre, de Hu Jia, l'un des défenseurs des droits de l'homme les plus en vue en Chine, illustre le choix de Pékin. En incarcérant cet activiste de 34 ans devenu le relais d'un réseau de dissidence et d'"avocats aux pieds nus" dans tout le pays, les autorités ont choisi d'envoyer un message fort à tous ceux qui seraient tentés de suivre son exemple. "C'est un signal. Le gouvernement est en train d'instaurer un climat de peur pour s'assurer que les Jeux olympiques ne deviennent pas une plate-forme utilisée par des dissidents", estime un observateur étranger à Pékin. "Le pouvoir estime qu'il a plus de raisons de durcir son attitude que d'assouplir sa politique", ajoute-t-il.
La priorité, pour Pékin, semble ainsi d'empêcher que puissent s'exprimer tous les gêneurs susceptibles de gâcher la fête du mois d'août, qui est pour la Chine un motif de fierté nationale. En 2001, pourtant, le pouvoir chinois avait promis "d'énormes avancées" en matière de droits de l'homme si l'on attribuait les Olympiades 2008 à Pékin, une promesse réitérée en octobre par le vice-maire de la capitale, Liu Jingmin. C'est exactement le contraire qui est train de se passer.
Hu Jia était, depuis des mois, en résidence surveillée quasi permanente. Il est désormais emprisonné dans un centre de détention de Pékin et sa femme, Zeng Jinyan, qui a accouché d'une petite fille il y a deux mois, ne peut plus sortir de son appartement. Son téléphone est coupé et ses ordinateurs ont été confisqués. L'arrestation a apparemment eu lieu de manière très violente, si l'on en juge par une photographie circulant sur des sites de blogueurs : on y voit Hu Jia allongé, maintenu par deux policiers en civil dont l'un lui écrase la tête avec son pied. Derrière, une foule impassible observe l'événement.
Les journalistes ne peuvent pas se rendre au domicile de Hu Jia et de Zeng Jinyan, même si des correspondants allemands ont pu s'entretenir brièvement avec elle par une fenêtre de son appartement, le 8 janvier. Elle leur a indiqué être "inquiète" pour son mari et a affirmé que la police empêchait tous ses proches de la voir.
L'un des avocats de Hu Jia, Li Jinsong, confie au téléphone ne pas pouvoir entrer en contact avec son client et ami, et ne pas avoir été autorisé à consulter son dossier. Auparavant, l'un de ses confrères, Li Fangping, s'était également vu interdire par les policiers d'approcher Hu Jia au motif que son dossier est lié à des "secrets d'Etat".
RÉSIDENCE SURVEILLÉE
L'organisation Reporters sans frontières (RSF) a par ailleurs diffusé un communiqué, samedi, pour révéler que Li Jinsong a brièvement été placé en résidence surveillée, le 10 janvier, pour avoir rencontré des correspondants étrangers. Hu Jia est accusé d'"incitation à la subversion du pouvoir d'Etat", une charge qui pourrait lui valoir plusieurs années de prison. Avant son arrestation, il avait participé sur Internet à une conférence sur les droits de l'homme organisée par l'Union européenne, à Bruxelles. Il en avait profité pour dénoncer la répression renouvelée du régime à l'approche des Jeux.
Fin 2007, plusieurs avocats et activistes ont été incarcérés et écartés de la vie publique sans autre forme de procès. Parmi eux, Guo Feixiong a été emprisonné pour cinq ans, en novembre, après avoir révélé des cas de corruption de cadres du Parti communiste en Chine du Sud. Au mois de décembre, le blogueur Wang Dejia a été arrêté pour avoir écrit des articles critiquant le non-respect des droits de l'homme par le régime chinois. "Durant les deux dernières semaines, la police a commencé à arrêter et à placer en résidence surveillée des douzaines d'activistes, d'intellectuels et d'avocats des droits de l'homme", soutient, de son côté, l'organisation China Human Rights Defenders (CHRD). "Le harcèlement et les incarcérations d'activistes vont probablement s'intensifier au fur et à mesure que l'on se rapproche de la date des Jeux olympiques", ajoute le communiqué de cette association de militants des droits de l'homme basée à l'étranger.
Réagissant à l'aggravation de la situation, 57 activistes connus en Chine ont écrit, le 7 janvier, une pétition demandant "aux pays libres et aux organisations internationales des droits de l'homme de faire pression sur le gouvernement chinois pour que la loi soit respectée et les promesses tenues."
Bruno Philip
Article paru dans l'édition du 13.01.08.
Pékin surveille de près le cinéma chinois
Dans le cadre de leur politique d'image avant les Jeux olympiques, les autorités de Pékin surveillent la programmation des films. La censure a ordonné, le 4 janvier, le retrait des écrans du film Lost in Beijing de la réalisatrice Li Yu, présenté en 2007 au festival du film de Berlin, l'accusant de pornographie. L'un des autres griefs est d'avoir présenté une version non approuvée par la censure. Portrait d'un Pékin en plein boom économique qui attire des milliers de paysans déroutés, le film montre comment l'argent et la pression sociale affectent la vie des couples et présente des scènes d'amour très crues pour les normes habituelles chinoises.
LE MONDE | 12.01.08 | 13h53 • Mis à jour le 12.01.08 | 13h53
PÉKIN CORRESPONDANT
Le gouvernement chinois accentue la répression contre les opposants au régime, à quelques mois des Jeux olympiques de Pékin, au mois d'août. Les dirigeants de la République populaire paraissent soucieux d'éviter que les Jeux ne soient l'occasion, pour tous les dissidents chinois, de rappeler au monde entier que les libertés restent bafouées dans ce pays.
L'arrestation, le 27 décembre, de Hu Jia, l'un des défenseurs des droits de l'homme les plus en vue en Chine, illustre le choix de Pékin. En incarcérant cet activiste de 34 ans devenu le relais d'un réseau de dissidence et d'"avocats aux pieds nus" dans tout le pays, les autorités ont choisi d'envoyer un message fort à tous ceux qui seraient tentés de suivre son exemple. "C'est un signal. Le gouvernement est en train d'instaurer un climat de peur pour s'assurer que les Jeux olympiques ne deviennent pas une plate-forme utilisée par des dissidents", estime un observateur étranger à Pékin. "Le pouvoir estime qu'il a plus de raisons de durcir son attitude que d'assouplir sa politique", ajoute-t-il.
La priorité, pour Pékin, semble ainsi d'empêcher que puissent s'exprimer tous les gêneurs susceptibles de gâcher la fête du mois d'août, qui est pour la Chine un motif de fierté nationale. En 2001, pourtant, le pouvoir chinois avait promis "d'énormes avancées" en matière de droits de l'homme si l'on attribuait les Olympiades 2008 à Pékin, une promesse réitérée en octobre par le vice-maire de la capitale, Liu Jingmin. C'est exactement le contraire qui est train de se passer.
Hu Jia était, depuis des mois, en résidence surveillée quasi permanente. Il est désormais emprisonné dans un centre de détention de Pékin et sa femme, Zeng Jinyan, qui a accouché d'une petite fille il y a deux mois, ne peut plus sortir de son appartement. Son téléphone est coupé et ses ordinateurs ont été confisqués. L'arrestation a apparemment eu lieu de manière très violente, si l'on en juge par une photographie circulant sur des sites de blogueurs : on y voit Hu Jia allongé, maintenu par deux policiers en civil dont l'un lui écrase la tête avec son pied. Derrière, une foule impassible observe l'événement.
Les journalistes ne peuvent pas se rendre au domicile de Hu Jia et de Zeng Jinyan, même si des correspondants allemands ont pu s'entretenir brièvement avec elle par une fenêtre de son appartement, le 8 janvier. Elle leur a indiqué être "inquiète" pour son mari et a affirmé que la police empêchait tous ses proches de la voir.
L'un des avocats de Hu Jia, Li Jinsong, confie au téléphone ne pas pouvoir entrer en contact avec son client et ami, et ne pas avoir été autorisé à consulter son dossier. Auparavant, l'un de ses confrères, Li Fangping, s'était également vu interdire par les policiers d'approcher Hu Jia au motif que son dossier est lié à des "secrets d'Etat".
RÉSIDENCE SURVEILLÉE
L'organisation Reporters sans frontières (RSF) a par ailleurs diffusé un communiqué, samedi, pour révéler que Li Jinsong a brièvement été placé en résidence surveillée, le 10 janvier, pour avoir rencontré des correspondants étrangers. Hu Jia est accusé d'"incitation à la subversion du pouvoir d'Etat", une charge qui pourrait lui valoir plusieurs années de prison. Avant son arrestation, il avait participé sur Internet à une conférence sur les droits de l'homme organisée par l'Union européenne, à Bruxelles. Il en avait profité pour dénoncer la répression renouvelée du régime à l'approche des Jeux.
Fin 2007, plusieurs avocats et activistes ont été incarcérés et écartés de la vie publique sans autre forme de procès. Parmi eux, Guo Feixiong a été emprisonné pour cinq ans, en novembre, après avoir révélé des cas de corruption de cadres du Parti communiste en Chine du Sud. Au mois de décembre, le blogueur Wang Dejia a été arrêté pour avoir écrit des articles critiquant le non-respect des droits de l'homme par le régime chinois. "Durant les deux dernières semaines, la police a commencé à arrêter et à placer en résidence surveillée des douzaines d'activistes, d'intellectuels et d'avocats des droits de l'homme", soutient, de son côté, l'organisation China Human Rights Defenders (CHRD). "Le harcèlement et les incarcérations d'activistes vont probablement s'intensifier au fur et à mesure que l'on se rapproche de la date des Jeux olympiques", ajoute le communiqué de cette association de militants des droits de l'homme basée à l'étranger.
Réagissant à l'aggravation de la situation, 57 activistes connus en Chine ont écrit, le 7 janvier, une pétition demandant "aux pays libres et aux organisations internationales des droits de l'homme de faire pression sur le gouvernement chinois pour que la loi soit respectée et les promesses tenues."
Bruno Philip
Article paru dans l'édition du 13.01.08.
Pékin surveille de près le cinéma chinois
Dans le cadre de leur politique d'image avant les Jeux olympiques, les autorités de Pékin surveillent la programmation des films. La censure a ordonné, le 4 janvier, le retrait des écrans du film Lost in Beijing de la réalisatrice Li Yu, présenté en 2007 au festival du film de Berlin, l'accusant de pornographie. L'un des autres griefs est d'avoir présenté une version non approuvée par la censure. Portrait d'un Pékin en plein boom économique qui attire des milliers de paysans déroutés, le film montre comment l'argent et la pression sociale affectent la vie des couples et présente des scènes d'amour très crues pour les normes habituelles chinoises.
2008年1月12日土曜日
En Chine, une crise de l'eau tous azimuts
En Chine, une crise de l'eau tous azimuts
LE MONDE | 11.01.08 | 14h06 • Mis à jour le 11.01.08 | 14h06
SHANGHAÏ CORRESPONDANT
Le lac Poyang, dans la province méridionale du Jiangxi, est le plus grand lac d'eau douce de Chine. Sa surface passe de 3 500 km2 en été, quand les pluies sont les plus abondantes, à environ 500 en hiver. Ces derniers mois, le Poyang, profond de 8 mètres en moyenne, a rétréci à moins de 50 km2, selon plusieurs sources, découvrant une peau craquelée qui rappelle la mer d'Aral dans son pire état.
La sécheresse, qui sévit cet hiver aussi bien dans le nord de la Chine que dans le sud, traditionnellement humide, a exacerbé les déséquilibres du bilan hydrographique chinois : ce qui arrive au Poyang touche à un degré supérieur ou moindre la plupart des dizaines de lacs chinois.
En Chine, la maîtrise des ressources en eau a toujours tenu à la fois de la nécessité économique et de l'atavisme impérial : il y a quatre mille ans, le premier monarque chinois, Yu le Grand, entra dans la légende pour avoir inventé l'irrigation. Dans la Chine féodale, le Grand Canal fut un ouvrage majeur, avant que Mao Zedong ne lance les premiers grands projets de barrages au début de l'ère communiste.
Au XXIe siècle, la profession de foi des nouveaux timoniers en faveur du développement durable ne constitue qu'un maigre contrepoids face aux exigences de l'hypercroissance économique (+ 11,5 % en 2007). Ils sont souvent réduits à gérer en catastrophe les syncopes à répétition d'un organisme surmené, tandis que le manque traditionnel d'eau est aggravé par une surexploitation et une pollution aux dimensions énormes.
PÉNURIES AGGRAVÉES
Avec 7 % seulement des réserves en eau de la planète pour le quart de sa population, la Chine n'arrive pas à faire face : 400 des 600 villes chinoises manquent structurellement d'eau, et 30 millions de ruraux subissent chaque année des pénuries. Un rapport du gouvernement vient de prévenir que "le volume total des ressources en eau exploitable aura été atteint en 2030, même en prenant en compte tous les efforts d'économie de l'eau". Nombre de rivières sont bien plus asséchées qu'elles ne l'étaient il y a des dizaines d'années. C'est le cas du fleuve Jaune et des rivières Hai et Huai, même s'ils connaissent des crues durant la saison des pluies.
Parce qu'elle ne cesse de grossir et parce qu'elle accueille, cet été, les Jeux olympiques, la région de Pékin (17 millions de personnes en incluant les non-résidents) est l'objet de toutes les attentions. Déjà, certaines localités en amont des canaux et des rivières qui alimentent la capitale sont rationnées. Imaginé par Mao et approuvé en 2002, le gigantesque projet de diversion des eaux du sud au nord est en construction dans sa partie Centre et Est. La route centrale transportera de l'eau du réservoir de Danjiangkou, dans le Hubei (sur la rivière Han, affluent du Yangzi), jusqu'à la capitale. Des centaines de lacs ont déjà disparu dans le Hubei, connu comme la province des mille lacs. Mais seule une portion sera prête pour les JO, celle qui acheminera l'eau depuis Shijuazhang, dans le Hebei, à Pékin, tout proche. La province du Hebei manque elle aussi cruellement d'eau.
La route de l'Est, en chantier, doit transporter de l'eau du Shandong vers Pékin et Tianjin, le long de l'ancien Grand Canal. Elle devait être achevée en 2007, mais ne le sera pas avant 2010. En outre, l'eau serait trop polluée et il faudra prévoir de la traiter. Quant à la route de l'Ouest, censée relier le fleuve Bleu au fleuve Jaune sur les plateaux du Qinghai, les défis techniques sont inédits et rien ne commencera avant 2010.
SUREXPLOITATION DU FLEUVE BLEU
Dans ce contexte de crise hydrographique aiguë, la surexploitation du Yangzi, le plus généreux fleuve de Chine et le troisième du monde, est de plus en plus flagrante. En 2007, le dauphin d'eau douce y fut officiellement déclaré espèce éteinte. On détourne le fleuve Bleu pour irriguer les régions sèches de Chine du Nord et on compte aussi sur lui pour drainer 30,5 milliards de tonnes de déchets humains et industriels par an ou pour laver la pollution d'un lac en syncope, le Taihu.
C'est encore le Yangzi qui supporte le barrage des Trois-Gorges (Sanxia Daba), dont les dimensions titanesques (2,3 km de long et 185 m de haut) incarnent le génie chinois en matière hydraulique - à moins que ce ne soit sa folie. Les ingénieurs canadiens chargés, dans les années 1980, d'étudier le projet avaient refusé de se prononcer sur la faisabilité du barrage au-delà de 160 m (l'eau atteint 156 m aujourd'hui et montera à 175 m en septembre).
L'ouvrage, dont le premier des paradoxes est qu'il sert à rééquilibrer le bilan énergétique chinois en faveur du renouvelable, a des effets pervers sur l'environnement surexploité du fleuve. Dont celui de former une gigantesque cuvette d'eaux viciées. S'il permettra un meilleur contrôle des crues dévastatrices, il serait en partie responsable de la prolifération d'algues bleu-vert dans les lacs Taihu et Chaohu.
Les "dangers cachés" de la réalisation ont été pour la première fois évoqués officiellement à l'automne 2007 (par Wang Xiaofeng, le responsable des Trois-Gorges auprès du Conseil d'Etat), puis minimisés : les pressions intenses exercées par cette énorme masse d'eau (39 milliards de mètres cubes à plein) sur les parois instables des vallées englouties contribueraient à une recrudescence des glissements de terrain.
Epine dorsale hydrographique de la Chine, le Yangzi et ses affluents devront supporter une centaine de centrales hydroélectriques en amont de Sanxia Daba, dont celle de Xiluodu, sur la rivière Jinsha dans le Sichuan, qui sera le deuxième plus grand barrage de Chine en 2015.
POLLUTION DES EAUX À UN SEUIL CRITIQUE
Parce qu'il ne se passe pas un mois sans que des dizaines de milliers de résidents soient affectés par des minicatastrophes écologiques qui conduisent à des coupures d'eau courante, la population chinoise est désormais très sensibilisée à la question de la pollution des eaux et à son impact sur sa santé.
En mai 2007, l'implosion de l'écosystème du lac Taihu, saturé par un trop-plein de nutrition dû à la pollution, priva d'eau courante plus de 2 millions de personnes pendant plusieurs semaines. L'agence Chine nouvelle plaça le désastre au deuxième rang des dix événements les plus marquants de l'année 2007 - derrière le 17e congrès du Parti communiste. Le scientifique Zhang Xiaojian, chargé de procéder aux réactions chimiques qui ont aidé à se débarrasser des algues bactériennes, fut l'un des dix lauréats 2007 du prix du Chinois vert, décerné depuis trois ans par les ministères concernés.
On aurait pu distinguer Wu Lihong, le militant écologique qui, depuis dix ans, fait la guerre aux usines chimiques de Yixing, la vaste zone industrielle sauvage en bordure du lac. Le pouvoir local, furieux, l'a jeté en prison pour quatre ans, en mars 2007.
A l'heure de la "civilisation écologique" défendue par le président Hu Jintao, toute la difficulté réside dans la prévention, mais aussi dans l'application des mesures et lois censées protéger ses fleuves et rivières. Auteur d'une carte de la pollution de l'eau qui fait référence, Ma Jun, le directeur de l'ONG pékinoise Institute of Public & Environmental Affairs, estime que "la pollution de l'eau est l'un des problèmes les plus graves auxquels la Chine est confrontée".
Les deltas de la rivière des Perles (région de Canton) et du Yangzi (région de Shanghaï), à eux deux responsables des deux tiers du PIB chinois, paient un tribut écologique très lourd, et largement sous-estimé, à un développement industriel intense. Dans ces campagnes et ces villes autrefois sillonnées de canaux, des dizaines de "villages du cancer" défraient régulièrement la chronique.
Le sud de la Chine en vient de plus en plus à manquer d'eau en raison de la pollution : l'Institut de géographie de Canton s'alarmait récemment des problèmes de gestion des eaux usées et estimait que si rien n'est fait d'ici à 2020, la pénurie affectera la moitié de la demande en eau du Guangdong, contre 14 % aujourd'hui.
Brice Pedroletti
Article paru dans l'édition du 12.01.08.
LE MONDE | 11.01.08 | 14h06 • Mis à jour le 11.01.08 | 14h06
SHANGHAÏ CORRESPONDANT
Le lac Poyang, dans la province méridionale du Jiangxi, est le plus grand lac d'eau douce de Chine. Sa surface passe de 3 500 km2 en été, quand les pluies sont les plus abondantes, à environ 500 en hiver. Ces derniers mois, le Poyang, profond de 8 mètres en moyenne, a rétréci à moins de 50 km2, selon plusieurs sources, découvrant une peau craquelée qui rappelle la mer d'Aral dans son pire état.
La sécheresse, qui sévit cet hiver aussi bien dans le nord de la Chine que dans le sud, traditionnellement humide, a exacerbé les déséquilibres du bilan hydrographique chinois : ce qui arrive au Poyang touche à un degré supérieur ou moindre la plupart des dizaines de lacs chinois.
En Chine, la maîtrise des ressources en eau a toujours tenu à la fois de la nécessité économique et de l'atavisme impérial : il y a quatre mille ans, le premier monarque chinois, Yu le Grand, entra dans la légende pour avoir inventé l'irrigation. Dans la Chine féodale, le Grand Canal fut un ouvrage majeur, avant que Mao Zedong ne lance les premiers grands projets de barrages au début de l'ère communiste.
Au XXIe siècle, la profession de foi des nouveaux timoniers en faveur du développement durable ne constitue qu'un maigre contrepoids face aux exigences de l'hypercroissance économique (+ 11,5 % en 2007). Ils sont souvent réduits à gérer en catastrophe les syncopes à répétition d'un organisme surmené, tandis que le manque traditionnel d'eau est aggravé par une surexploitation et une pollution aux dimensions énormes.
PÉNURIES AGGRAVÉES
Avec 7 % seulement des réserves en eau de la planète pour le quart de sa population, la Chine n'arrive pas à faire face : 400 des 600 villes chinoises manquent structurellement d'eau, et 30 millions de ruraux subissent chaque année des pénuries. Un rapport du gouvernement vient de prévenir que "le volume total des ressources en eau exploitable aura été atteint en 2030, même en prenant en compte tous les efforts d'économie de l'eau". Nombre de rivières sont bien plus asséchées qu'elles ne l'étaient il y a des dizaines d'années. C'est le cas du fleuve Jaune et des rivières Hai et Huai, même s'ils connaissent des crues durant la saison des pluies.
Parce qu'elle ne cesse de grossir et parce qu'elle accueille, cet été, les Jeux olympiques, la région de Pékin (17 millions de personnes en incluant les non-résidents) est l'objet de toutes les attentions. Déjà, certaines localités en amont des canaux et des rivières qui alimentent la capitale sont rationnées. Imaginé par Mao et approuvé en 2002, le gigantesque projet de diversion des eaux du sud au nord est en construction dans sa partie Centre et Est. La route centrale transportera de l'eau du réservoir de Danjiangkou, dans le Hubei (sur la rivière Han, affluent du Yangzi), jusqu'à la capitale. Des centaines de lacs ont déjà disparu dans le Hubei, connu comme la province des mille lacs. Mais seule une portion sera prête pour les JO, celle qui acheminera l'eau depuis Shijuazhang, dans le Hebei, à Pékin, tout proche. La province du Hebei manque elle aussi cruellement d'eau.
La route de l'Est, en chantier, doit transporter de l'eau du Shandong vers Pékin et Tianjin, le long de l'ancien Grand Canal. Elle devait être achevée en 2007, mais ne le sera pas avant 2010. En outre, l'eau serait trop polluée et il faudra prévoir de la traiter. Quant à la route de l'Ouest, censée relier le fleuve Bleu au fleuve Jaune sur les plateaux du Qinghai, les défis techniques sont inédits et rien ne commencera avant 2010.
SUREXPLOITATION DU FLEUVE BLEU
Dans ce contexte de crise hydrographique aiguë, la surexploitation du Yangzi, le plus généreux fleuve de Chine et le troisième du monde, est de plus en plus flagrante. En 2007, le dauphin d'eau douce y fut officiellement déclaré espèce éteinte. On détourne le fleuve Bleu pour irriguer les régions sèches de Chine du Nord et on compte aussi sur lui pour drainer 30,5 milliards de tonnes de déchets humains et industriels par an ou pour laver la pollution d'un lac en syncope, le Taihu.
C'est encore le Yangzi qui supporte le barrage des Trois-Gorges (Sanxia Daba), dont les dimensions titanesques (2,3 km de long et 185 m de haut) incarnent le génie chinois en matière hydraulique - à moins que ce ne soit sa folie. Les ingénieurs canadiens chargés, dans les années 1980, d'étudier le projet avaient refusé de se prononcer sur la faisabilité du barrage au-delà de 160 m (l'eau atteint 156 m aujourd'hui et montera à 175 m en septembre).
L'ouvrage, dont le premier des paradoxes est qu'il sert à rééquilibrer le bilan énergétique chinois en faveur du renouvelable, a des effets pervers sur l'environnement surexploité du fleuve. Dont celui de former une gigantesque cuvette d'eaux viciées. S'il permettra un meilleur contrôle des crues dévastatrices, il serait en partie responsable de la prolifération d'algues bleu-vert dans les lacs Taihu et Chaohu.
Les "dangers cachés" de la réalisation ont été pour la première fois évoqués officiellement à l'automne 2007 (par Wang Xiaofeng, le responsable des Trois-Gorges auprès du Conseil d'Etat), puis minimisés : les pressions intenses exercées par cette énorme masse d'eau (39 milliards de mètres cubes à plein) sur les parois instables des vallées englouties contribueraient à une recrudescence des glissements de terrain.
Epine dorsale hydrographique de la Chine, le Yangzi et ses affluents devront supporter une centaine de centrales hydroélectriques en amont de Sanxia Daba, dont celle de Xiluodu, sur la rivière Jinsha dans le Sichuan, qui sera le deuxième plus grand barrage de Chine en 2015.
POLLUTION DES EAUX À UN SEUIL CRITIQUE
Parce qu'il ne se passe pas un mois sans que des dizaines de milliers de résidents soient affectés par des minicatastrophes écologiques qui conduisent à des coupures d'eau courante, la population chinoise est désormais très sensibilisée à la question de la pollution des eaux et à son impact sur sa santé.
En mai 2007, l'implosion de l'écosystème du lac Taihu, saturé par un trop-plein de nutrition dû à la pollution, priva d'eau courante plus de 2 millions de personnes pendant plusieurs semaines. L'agence Chine nouvelle plaça le désastre au deuxième rang des dix événements les plus marquants de l'année 2007 - derrière le 17e congrès du Parti communiste. Le scientifique Zhang Xiaojian, chargé de procéder aux réactions chimiques qui ont aidé à se débarrasser des algues bactériennes, fut l'un des dix lauréats 2007 du prix du Chinois vert, décerné depuis trois ans par les ministères concernés.
On aurait pu distinguer Wu Lihong, le militant écologique qui, depuis dix ans, fait la guerre aux usines chimiques de Yixing, la vaste zone industrielle sauvage en bordure du lac. Le pouvoir local, furieux, l'a jeté en prison pour quatre ans, en mars 2007.
A l'heure de la "civilisation écologique" défendue par le président Hu Jintao, toute la difficulté réside dans la prévention, mais aussi dans l'application des mesures et lois censées protéger ses fleuves et rivières. Auteur d'une carte de la pollution de l'eau qui fait référence, Ma Jun, le directeur de l'ONG pékinoise Institute of Public & Environmental Affairs, estime que "la pollution de l'eau est l'un des problèmes les plus graves auxquels la Chine est confrontée".
Les deltas de la rivière des Perles (région de Canton) et du Yangzi (région de Shanghaï), à eux deux responsables des deux tiers du PIB chinois, paient un tribut écologique très lourd, et largement sous-estimé, à un développement industriel intense. Dans ces campagnes et ces villes autrefois sillonnées de canaux, des dizaines de "villages du cancer" défraient régulièrement la chronique.
Le sud de la Chine en vient de plus en plus à manquer d'eau en raison de la pollution : l'Institut de géographie de Canton s'alarmait récemment des problèmes de gestion des eaux usées et estimait que si rien n'est fait d'ici à 2020, la pénurie affectera la moitié de la demande en eau du Guangdong, contre 14 % aujourd'hui.
Brice Pedroletti
Article paru dans l'édition du 12.01.08.
L'excédent commercial de la Chine a atteint un nouveau record en 2007
L'excédent commercial de la Chine a atteint un nouveau record en 2007
LEMONDE.FR avec AFP | 11.01.08 | 08h41 • Mis à jour le 11.01.08 | 08h58
La Chine a enregistré un nouveau record d'excédent commercial en 2007, de 262,2 milliards de dollars (178,8 milliards d'euros), en hausse de près de 50 % par rapport au précédent record de l'année 2006, selon des statistiques officielles publiées vendredi 11 janvier. La progression a été de 47,7 % sur un an, comparée aux résultats 2006 de 177,47 milliards de dollars (121 milliards d'euros), a annoncé l'agence officielle Chine nouvelle, en s'appuyant sur les chiffres fournis par les douanes.
Les échanges commerciaux entre la Chine et ses partenaires ont totalisé 2 170 milliards de dollars (1 480 milliards d'euros). Le géant asiatique avait dès la fin du troisième trimestre 2007 battu son propre record annuel d'excédent commercial, et les économistes tablaient alors sur un surplus annuel de 260 milliards à 280 milliards de dollars en fin d'année.
PRESSIONS POUR RÉÉVALUER LE YUAN
Bien qu'attendu, cet emballement de l'excédent commercial devrait accroître davantage les pressions sur la monnaie chinoise, le yuan. Lassés de leurs propres déficits face au géant asiatique, les partenaires américains et européens exercent depuis quelques années de multiples pressions sur Pékin pour obtenir des échanges plus équitables, et tentent de convaincre la Chine de rendre son régime de change plus flexible. Ils estiment notamment que la sous-évaluation du yuan fausse la concurrence, en maintenant les exportations chinoises trop bon marché.
Mais les autorités chinoises s'en tiennent à leur credo d'une appréciation "graduelle", doublée d'"une amélioration progressive" du système de change, le tout pour préserver "la stabilité de la monnaie". Le yuan s'est progressivement apprécié contre le billet vert depuis sa réévaluation de juillet 2005, gagnant plus de 11,5 %. Mais il a suivi un chemin inverse par rapport à l'euro.
LEMONDE.FR avec AFP | 11.01.08 | 08h41 • Mis à jour le 11.01.08 | 08h58
La Chine a enregistré un nouveau record d'excédent commercial en 2007, de 262,2 milliards de dollars (178,8 milliards d'euros), en hausse de près de 50 % par rapport au précédent record de l'année 2006, selon des statistiques officielles publiées vendredi 11 janvier. La progression a été de 47,7 % sur un an, comparée aux résultats 2006 de 177,47 milliards de dollars (121 milliards d'euros), a annoncé l'agence officielle Chine nouvelle, en s'appuyant sur les chiffres fournis par les douanes.
Les échanges commerciaux entre la Chine et ses partenaires ont totalisé 2 170 milliards de dollars (1 480 milliards d'euros). Le géant asiatique avait dès la fin du troisième trimestre 2007 battu son propre record annuel d'excédent commercial, et les économistes tablaient alors sur un surplus annuel de 260 milliards à 280 milliards de dollars en fin d'année.
PRESSIONS POUR RÉÉVALUER LE YUAN
Bien qu'attendu, cet emballement de l'excédent commercial devrait accroître davantage les pressions sur la monnaie chinoise, le yuan. Lassés de leurs propres déficits face au géant asiatique, les partenaires américains et européens exercent depuis quelques années de multiples pressions sur Pékin pour obtenir des échanges plus équitables, et tentent de convaincre la Chine de rendre son régime de change plus flexible. Ils estiment notamment que la sous-évaluation du yuan fausse la concurrence, en maintenant les exportations chinoises trop bon marché.
Mais les autorités chinoises s'en tiennent à leur credo d'une appréciation "graduelle", doublée d'"une amélioration progressive" du système de change, le tout pour préserver "la stabilité de la monnaie". Le yuan s'est progressivement apprécié contre le billet vert depuis sa réévaluation de juillet 2005, gagnant plus de 11,5 %. Mais il a suivi un chemin inverse par rapport à l'euro.
Le réveil des exploités de Shenzhen
Le réveil des exploités de Shenzhen
LE MONDE | 09.01.08 | 14h56 • Mis à jour le 09.01.08 | 14h56
SHENZHEN ENVOYÉ SPÉCIAL
Sur son lit d'hôpital, la jambe pansée qui chauffe sous une lampe, Huang Qingnan raconte l'attaque dont il a été victime le 20 novembre 2007. "J'ai senti une douleur à la jambe et j'ai vu un type qui tenait quelque chose dans un journal. Puis je me suis écroulé." Deux attaquants lui avaient tailladé la jambe avec un couteau alors qu'il discutait dans une ruelle adjacente au local de Dagongzhe, la petite organisation qu'il anime dans l'arrondissement de Longgang, à Shenzhen. La blessure est grave, infectée, au point que les médecins se demandent si ses agresseurs n'ont pas pris soin de salir les lames avant l'attaque.
Avec ses immeubles bas, ses rues poussiéreuses, ses échoppes et ses milliers de petites usines, Longgang est l'une des arrière-cours de Shenzhen. Dagongzhe, dont le rideau en métal vert est baissé depuis l'incident, accueille des travailleurs migrants et les informe sur leurs droits. Le jour de notre visite, un ouvrier du bâtiment est là, le pouce boursouflé, qui vient demander conseil.
C'est un autre incident, terrible, qui décida de l'engagement de Huang Qingnan au service de ces paysans venus des quatre coins de Chine pour faire tourner l'"atelier du monde" : en 1999, il se réveille une nuit en hurlant dans le dortoir de l'usine où il travaille comme contremaître. Son nez et ses paupières fondent. On a versé sur son visage de l'acide qui le défigurera à vie. Il a toujours soupçonné l'un de ses supérieurs, furieux qu'il prenne le parti des ouvriers lors d'une dispute. Il fit un procès qui ne mena à rien, si ce n'est la prise en charge de ses frais hospitaliers. Des ONG de Hongkong l'aidèrent à monter une petite clinique. "On s'est aperçu que les gens avaient moins besoin de soins médicaux que d'informations sur leurs droits, et Dagongzhe est né", dit-il.
Or l'entrée en vigueur, le 1er janvier, d'une loi sur le contrat de travail, qui oblige, notamment, un employeur à accorder un CDI à ses employés depuis plus de dix ans, a exacerbé les tensions à Shenzhen. "Depuis octobre, on a vu de plus en plus de gens venir en groupe. Dans un cas, 90 personnes se sont mises en grève dans une entreprise qui en comptait 100. Les ouvriers ont nos brochures. Ils s'en servent quand des employeurs cherchent à profiter d'eux. J'ai senti que tout ça avait plus d'impact", dit-il. Ses soupçons se portent sur l'une des entreprises dont il a conseillé les employés. A deux reprises, au cours des semaines précédant l'attaque, des inconnus avaient saccagé le local de Dagongzhe.
Zone pilote pour l'introduction de l'économie de marché dans les années 1980, Shenzhen est désormais à la pointe des conflits sociaux tant les tensions accumulées sont explosives : les salaires y sont les plus élevés de Chine mais les conditions de travail très rudes. "D'après nos sondages, 40 % des ouvriers n'ont pas de jour de congé hebdomadaire", estime Liu Kaiming, qui dirige l'Institute of Contemporary Observation (ICO). Celui-ci forme des travailleurs migrants, installe des numéros verts et publie des études sur les conditions de travail, dans le cadre, entre autres, d'audits sociaux commandés par des multinationales. "Il y a une forte pénurie de travailleurs à bas salaires. Ceux-ci ont gagné en pouvoir de négociation et ils s'en rendent compte. Pour les travailleurs migrants, leur usine ne représente rien. Ils n'ont rien, ni droit de résidence ni droit de propriété. Ils ne comptent pas comme citoyens", poursuit-il.
Dagongzhe ou l'ICO font partie de toute une industrie plus ou moins informelle de "l'intermédiation", bénévole ou pas, qui a prospéré dans le vide créé par l'absence de contrepoids aux abus perpétrés par les employeurs : l'All China Confederation of Trade Union (ACFTU), la centrale syndicale officielle, est absente des entreprises privées et il n'existe pas de cadre pour la tenue de négociations collectives en Chine.
"Vous avez une centaine d'organisations de défense des droits du travail en Chine, mais la moitié sont dans la province du Guangdong et à Shenzhen. Il y en a très peu dans le détroit du Yangze, à Shanghaï", explique Liu Kaiming, qui, fort de son expertise, prévoit d'ouvrir des bureaux à Shanghaï et Xiamen.
C'est aussi à Shenzhen qu'on trouve des cabinets d'avocats spécialistes des droits sociaux comme celui de Zhou Litai, expert en accidents du travail, qui a dû poursuivre en justice des clients qui avaient gagné leur procès mais omis de régler ses honoraires.
Parce qu'ils sont loin de pouvoir se payer les services d'un professionnel, certains migrants font appel à des gongmin daili, des "conseillers des citoyens". On en compterait près de 2 000 à Shenzhen et dans sa région.
Nombre d'entre eux sont d'anciens ouvriers : venu du Jiangxi, Li Jinxin, 29 ans, travaillait dans une usine de Shenzhen quand il a découvert Dagongzhe. "J'allais lire dans leur centre. Je me suis dit que je pouvais les aider. J'ai commencé à assister les gens dans leurs démarches", dit-il. Depuis un an, il a ouvert un bureau de gongmin daili, auquel Huang Qingnan devait également s'associer.
Un autre partenaire, Duan Haiyu, 29 ans aussi, est diplômé en droit et assistant dans un cabinet d'avocats. Après l'université, il a trouvé un emploi dans une agence de recrutement qui faisait venir des paysans de la campagne. "Je me suis aperçu que l'agence prenait une commission sur le salaire des paysans sans le leur dire. J'en ai parlé, et je me suis fait licencier", explique-t-il. Il a cherché à s'impliquer dans une association qui aide les migrants, puis s'est mis à son compte comme gongmin daili. M. Li, qui débute, prend de 30 à 50 euros par cas, son partenaire, plusieurs centaines et 10 % de la compensation accordée au plaignant.
Tous deux ont été menacés à plusieurs reprises. "Avec la nouvelle loi, les employeurs se disent que leurs coûts peuvent augmenter, alors ils essaient de faire signer de nouveaux contrats. Ils nous accusent de donner des idées à leurs employés", dit Li Jinxin, qui a été kidnappé en octobre 2007, juste avant l'incident qui a mutilé Huang Qingnan. "Un type a appelé en disant qu'il cherchait le bureau. Je suis descendu, ils m'ont mis dans un minibus. Ils étaient six", raconte-t-il. Au bout d'une demi-heure, ses ravisseurs l'ont mis à terre et battu. Résultat : une jambe et un bras cassés.
La police soupçonnerait l'un des patrons d'usine d'être derrière l'attaque. Li Jinxin est plus circonspect. Les gongmin daili gênent un système où tout est fait pour neutraliser les revendications des employés : "Un ouvrier qui a un problème doit aller au comité de quartier. On sait que le personnel est formé pour les décourager d'engager des procédures", dit-il. L'administration locale est au service des résidents originels des villages qui ont formé Shenzhen : ils sont 10 % de la population, mais reçoivent, comme des actionnaires, un revenu des entreprises qui y sont implantées.
Récemment, les gongmin daili ont trouvé une liste noire de "travailleurs à ne pas employer" dont ils savent qu'elle a été établie par le bureau du travail de Longgang, censé favoriser l'emploi.
Brice Pedroletti
Article paru dans l'édition du 10.01.08.
LE MONDE | 09.01.08 | 14h56 • Mis à jour le 09.01.08 | 14h56
SHENZHEN ENVOYÉ SPÉCIAL
Sur son lit d'hôpital, la jambe pansée qui chauffe sous une lampe, Huang Qingnan raconte l'attaque dont il a été victime le 20 novembre 2007. "J'ai senti une douleur à la jambe et j'ai vu un type qui tenait quelque chose dans un journal. Puis je me suis écroulé." Deux attaquants lui avaient tailladé la jambe avec un couteau alors qu'il discutait dans une ruelle adjacente au local de Dagongzhe, la petite organisation qu'il anime dans l'arrondissement de Longgang, à Shenzhen. La blessure est grave, infectée, au point que les médecins se demandent si ses agresseurs n'ont pas pris soin de salir les lames avant l'attaque.
Avec ses immeubles bas, ses rues poussiéreuses, ses échoppes et ses milliers de petites usines, Longgang est l'une des arrière-cours de Shenzhen. Dagongzhe, dont le rideau en métal vert est baissé depuis l'incident, accueille des travailleurs migrants et les informe sur leurs droits. Le jour de notre visite, un ouvrier du bâtiment est là, le pouce boursouflé, qui vient demander conseil.
C'est un autre incident, terrible, qui décida de l'engagement de Huang Qingnan au service de ces paysans venus des quatre coins de Chine pour faire tourner l'"atelier du monde" : en 1999, il se réveille une nuit en hurlant dans le dortoir de l'usine où il travaille comme contremaître. Son nez et ses paupières fondent. On a versé sur son visage de l'acide qui le défigurera à vie. Il a toujours soupçonné l'un de ses supérieurs, furieux qu'il prenne le parti des ouvriers lors d'une dispute. Il fit un procès qui ne mena à rien, si ce n'est la prise en charge de ses frais hospitaliers. Des ONG de Hongkong l'aidèrent à monter une petite clinique. "On s'est aperçu que les gens avaient moins besoin de soins médicaux que d'informations sur leurs droits, et Dagongzhe est né", dit-il.
Or l'entrée en vigueur, le 1er janvier, d'une loi sur le contrat de travail, qui oblige, notamment, un employeur à accorder un CDI à ses employés depuis plus de dix ans, a exacerbé les tensions à Shenzhen. "Depuis octobre, on a vu de plus en plus de gens venir en groupe. Dans un cas, 90 personnes se sont mises en grève dans une entreprise qui en comptait 100. Les ouvriers ont nos brochures. Ils s'en servent quand des employeurs cherchent à profiter d'eux. J'ai senti que tout ça avait plus d'impact", dit-il. Ses soupçons se portent sur l'une des entreprises dont il a conseillé les employés. A deux reprises, au cours des semaines précédant l'attaque, des inconnus avaient saccagé le local de Dagongzhe.
Zone pilote pour l'introduction de l'économie de marché dans les années 1980, Shenzhen est désormais à la pointe des conflits sociaux tant les tensions accumulées sont explosives : les salaires y sont les plus élevés de Chine mais les conditions de travail très rudes. "D'après nos sondages, 40 % des ouvriers n'ont pas de jour de congé hebdomadaire", estime Liu Kaiming, qui dirige l'Institute of Contemporary Observation (ICO). Celui-ci forme des travailleurs migrants, installe des numéros verts et publie des études sur les conditions de travail, dans le cadre, entre autres, d'audits sociaux commandés par des multinationales. "Il y a une forte pénurie de travailleurs à bas salaires. Ceux-ci ont gagné en pouvoir de négociation et ils s'en rendent compte. Pour les travailleurs migrants, leur usine ne représente rien. Ils n'ont rien, ni droit de résidence ni droit de propriété. Ils ne comptent pas comme citoyens", poursuit-il.
Dagongzhe ou l'ICO font partie de toute une industrie plus ou moins informelle de "l'intermédiation", bénévole ou pas, qui a prospéré dans le vide créé par l'absence de contrepoids aux abus perpétrés par les employeurs : l'All China Confederation of Trade Union (ACFTU), la centrale syndicale officielle, est absente des entreprises privées et il n'existe pas de cadre pour la tenue de négociations collectives en Chine.
"Vous avez une centaine d'organisations de défense des droits du travail en Chine, mais la moitié sont dans la province du Guangdong et à Shenzhen. Il y en a très peu dans le détroit du Yangze, à Shanghaï", explique Liu Kaiming, qui, fort de son expertise, prévoit d'ouvrir des bureaux à Shanghaï et Xiamen.
C'est aussi à Shenzhen qu'on trouve des cabinets d'avocats spécialistes des droits sociaux comme celui de Zhou Litai, expert en accidents du travail, qui a dû poursuivre en justice des clients qui avaient gagné leur procès mais omis de régler ses honoraires.
Parce qu'ils sont loin de pouvoir se payer les services d'un professionnel, certains migrants font appel à des gongmin daili, des "conseillers des citoyens". On en compterait près de 2 000 à Shenzhen et dans sa région.
Nombre d'entre eux sont d'anciens ouvriers : venu du Jiangxi, Li Jinxin, 29 ans, travaillait dans une usine de Shenzhen quand il a découvert Dagongzhe. "J'allais lire dans leur centre. Je me suis dit que je pouvais les aider. J'ai commencé à assister les gens dans leurs démarches", dit-il. Depuis un an, il a ouvert un bureau de gongmin daili, auquel Huang Qingnan devait également s'associer.
Un autre partenaire, Duan Haiyu, 29 ans aussi, est diplômé en droit et assistant dans un cabinet d'avocats. Après l'université, il a trouvé un emploi dans une agence de recrutement qui faisait venir des paysans de la campagne. "Je me suis aperçu que l'agence prenait une commission sur le salaire des paysans sans le leur dire. J'en ai parlé, et je me suis fait licencier", explique-t-il. Il a cherché à s'impliquer dans une association qui aide les migrants, puis s'est mis à son compte comme gongmin daili. M. Li, qui débute, prend de 30 à 50 euros par cas, son partenaire, plusieurs centaines et 10 % de la compensation accordée au plaignant.
Tous deux ont été menacés à plusieurs reprises. "Avec la nouvelle loi, les employeurs se disent que leurs coûts peuvent augmenter, alors ils essaient de faire signer de nouveaux contrats. Ils nous accusent de donner des idées à leurs employés", dit Li Jinxin, qui a été kidnappé en octobre 2007, juste avant l'incident qui a mutilé Huang Qingnan. "Un type a appelé en disant qu'il cherchait le bureau. Je suis descendu, ils m'ont mis dans un minibus. Ils étaient six", raconte-t-il. Au bout d'une demi-heure, ses ravisseurs l'ont mis à terre et battu. Résultat : une jambe et un bras cassés.
La police soupçonnerait l'un des patrons d'usine d'être derrière l'attaque. Li Jinxin est plus circonspect. Les gongmin daili gênent un système où tout est fait pour neutraliser les revendications des employés : "Un ouvrier qui a un problème doit aller au comité de quartier. On sait que le personnel est formé pour les décourager d'engager des procédures", dit-il. L'administration locale est au service des résidents originels des villages qui ont formé Shenzhen : ils sont 10 % de la population, mais reçoivent, comme des actionnaires, un revenu des entreprises qui y sont implantées.
Récemment, les gongmin daili ont trouvé une liste noire de "travailleurs à ne pas employer" dont ils savent qu'elle a été établie par le bureau du travail de Longgang, censé favoriser l'emploi.
Brice Pedroletti
Article paru dans l'édition du 10.01.08.
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